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Dissidences Pyrénéennes.

Dissidences Pyrénéennes.

Infos,patrimoine, politique locale, environnement,

Publié le par puyvalador-rieutort
Publié dans : #Fables

Le Sage.

C'était pendant la montée aux estives. Les hommes conduisaient les troupeaux vers les hautes pâtures de ces plateaux montagneux. Dans la vallée, les femmes, les enfants en bas age et les anciens attendraient les nouvelles et continueraient à faire provisions et réserves de toutes sortes pour la saison froide et obscure.

Tout avait été mené comme le veut la tradition. Avant le départ, une hutte assez grande avait été érigée. Devant elle, trois bouleaux reliés par des cordes en crins de cheval tressés et décorés de rubans colorés.

Le sage de la tribu avait dirigé toute l'implantation et l'organisation de cet événement annuel. La grande hutte était bâtie en branches de saules et trois cerclages formaient son ossature. Au centre de la toiture laissée ouverte, un bouleau aux neuf entailles avait été solidement planté. Autour, un foyer de pierres fut aménagé pour recevoir les offrandes.

L'ensemble de la hutte était couvert de peaux cousues entre elles et protégeait tant de la vue que des intempéries.

Le matin qui précéda la transhumance, toute la tribu était là. Le sage était paré de son costume de cérémonie. Sous son masque d'écorce, son attitude s'était transformée au point qu'on eu dit un jeune homme plein de fougue.

Tambour battant, il fendit la foule rassemblée et après avoir fait le tour des trois arbres par le Nord, l'Est et le Sud, il fit de même autour de la hutte avant d'y pénétrer.

À l'intérieur, son tambour prit une singulière tonalité comme s'il s'évertuait à pourchasser quelque mauvais esprit. Le rythme s'apaisa et un des aides du sage invita l'assemblée à entrer par la porte de l'Ouest et à prendre place en suivant le chemin qui passe par le Nord.

Durant des heures le tambour enivrant emporta le sage qui invoquait les esprits familiers dans une langue connue de lui seul. Dehors la nuit s'épaississait sous la voûte lumineuse. Au milieu de cris de bêtes surgis de nulle part, la tribu voyait des éclairs illuminant les parois. Le sage sautait au milieu de l'assemblée sans jamais toucher qui que ce soit. Toutes les pièces de métal cousues ou attachées sur ses vêtements tintaient comme la grêle en volant au ras des têtes inclinées. A plusieurs reprises il suivit les entailles du bouleau en s’élevant dans les airs de plus en plus haut. Puis, d'un coup, le sage s'effondra comme foudroyé.

Un aide le couvrit et dans un silence pesant le souffle du vent vint animer l'espace.

Des senteurs de résine de sapin envahirent la hutte.

Au bout de quelques temps aussi indéfinissables qu'éternels, le sage reprenait vie.

Le feu fut allumé autour de l'arbre et sous les flammes dansantes il se mit à parler de son voyage. La route difficile empruntait une montée puis la descente d'une haute montagne. Enfin, il arriva sur le plateau immense au milieu de nombreux obstacles.

Les prairies étaient belles et les anciens attendaient sous les tables de pierre, que montent les troupeaux. Ils réclamaient une offrande pour apaiser leur soif et la faim qui les tenaillaient dans leurs âmes antiques. Alors les aides procédèrent et toute chose fut versée dans le feu. La fumée emportait vers le ciel l'odeur et l'espoir de cette tribu assemblée. Chaque famille avait contribué et leurs dons mêlés les unifiait un peu plus.

Le sage donna des nouvelles à chacun de ce qu'il attendait, ainsi, la place des objets disparus se vit dévoilée. Le lendemain, ils iraient chercher ce qu'ils avaient perdu. Chacun s'acquiterait du devoir réclamé par les esprits familiers.

Rassurés, en faisant le chemin inverse, ils sortirent de la hutte pour regagner leurs foyers.

Le jour se levait sur une nouvelle saison qui voyait le passage s'ouvrir aux bêtes et aux hommes pour un nouveau voyage.

Les troupeaux assemblés en enclos se voyaient ornés de rubans aux couleurs vives.

Des sonnailles aux colliers richement sculptés ceignaient les cous puissants des plus belles bêtes.

Alors le sacrifice d'un jeune cheval gris eut lieu.

Attaché à un des arbres entaillés, le sage le prit par la tête et par une rotation soudaine, lui brisa les vertèbres. Foudroyé l’animal fut ensuite dépecé sans qu'une goutte de sang ne toucha le sol.

La chair fut détachée des os et ceux ci, ainsi que le crâne vinrent orner les arbres et la hutte cérémonielle.

Le sage se para de la peau et entama un galop au milieu de l'assemblée. Tout en hennissant, il ouvrit le chemin vers les hautes pâtures.

Alors, le troupeau suivit encadré par les hommes valides.

La montée fut aussi difficile qu'elle avait été annoncée.

Franchissant le dernier col, le chemin traversa un névé. Plus les bêtes passaient et plus il s'élargissait. Le troupeau fut rassemblé à nouveau et la descente reprit vers le plateau qui s'ouvrait immensément devant lui.

Arrivés au village d'estive, les hommes s’affairaient à remettre en état les enclos et après avoir cueilli quantité de broussailles, ils enflammèrent les cabanes de pierre pour les purifier d’hôtes indésirables.

Lorsque tout fut fin prêt, les jeunes furent laissés en compagnie d'un ancien qui saurait les former et diriger leurs travaux.

Le sage et les hommes redescendirent vers la vallée et leurs familles impatientes.

De temps à autre Il grimpait sur l'arbre entaillé, vêtu de son costume et saisissant le crâne du cheval sacrifié, il voyageait dans le ciel pour suivre le déroulement des journées et des nuits.

Rassuré, il descendit de son arbre et vint donner bon signe aux familles inquiètes du sort de leurs parents.

Tout semblait serein.

Pourtant, une nuit ventée, l'orage vint frapper tout autour du village.

Le sage gémissait en se tenant le ventre. Un feu le dévorait d'angoisse et il bondit aussitôt de sa hutte.

Il se passait là haut quelque chose de grave et il fallait agir vite.

Dans la hâte, il réveilla bon nombre des hommes. Armés de lances et chargés de carquois bien remplis, ils chevauchèrent le restant de la nuit jusqu'au petit matin.

Une épaisse fumée noire montait du village d'estive. La mine des guerriers s'en assombrit d'autant.

Poussés par le vent du Nord, ils dévalèrent au galop jusqu'aux premières cabanes.

Les tampons de bois s'ouvrirent alors et sortant de leurs abris, les jeunes affichaient un visage partagé entre la joie de voir les leurs, la peine de leurs malheurs et la crainte de punitions.

Le sage, d'un seul regard prit l'ampleur du désastre. Avant que nul n'ait pu parler, ils savait ce qu'il s'était produit.

Un échafaudage récent indiquait une perte dramatique. Sur la terrasse de branchages un corps enveloppé attendait sa venue.

L'ancien était penaud. Il avait pourtant veillé à la bonne marche des choses et le temps avait été utilisé comme il se doit. Mais, trois jeunes inconscients avaient désobéi et depuis tout allait de mal en pis.

Enorgueillis de verdeur, ils avaient gravi la montagne pierreuse qui surplombait les étangs. Le tabou était clair. Nul ne pouvait déranger les esprits qui veillaient sur les hommes et sur les troupeaux.

Ils avaient vu sans voir et en troublant l'espace par leur inconscience, ils avaient attiré bien des mauvais esprits.

Les paysages sauvages les avaient enivrés comme de jeunes poulains et les yeux embrumés, le temps les avait rattrapés dans cette descente qu'ils courraient plus que de raison. L'un trébuchant avait percuté un arbre, l'autre trop devant, reçut une pierre sur le dos et le troisième fut foudroyé d'un éclair pourtant dans un air sec et presque sans nuage.

Mal en points, les deux rescapés enfouirent le corps du malheureux sous un amas de pierres et érigèrent des repères de branches pour mieux le retrouver.

Arrivés au village d'estives, l'ancien les sermonna et s'occupa de soigner une tempe sous laquelle le sang affluait en résonnant et une nuque bleuie par la pierre ferreuse.

Plantes, eaux froides et massages diminuaient le feu qui couvait sous les plaies. Mais, le lendemain, alors qu'une expédition partait chercher le corps du troisième garçon, l'un des deux blessés sombra dans un sommeil si profond qu'on eut dit qu'il fut mort.

De là, surgissant de quelque grotte voisine, un fauve s'attaqua au troupeau décimant à foison les jeunes étourdis et les bêtes plus vielles.

Sans assez de protection le carnage prit une proportion que jamais d'antan mémoire d'ancien eut à se souvenir.

Le sage était là et écoutant les récits tout s'éclairait devant lui. Il savait maintenant ce qu'il fallait y faire pour remédier au mal que ces jeunes fous venaient d'attirer sur leurs têtes.

Rassemblés autour d'un arbre entaillé pour la cause, le sage vêtu de son habit cérémonial entama une danse lente rythmée par le son du tambour qui emmenait à l'unisson tous les battements de cœur.

Dans l'extase la plus profonde, animé par le vol d'un oiseau, il fit le chemin du ciel et des enfers pour capturer l'âme de celui qui semblait mort. Traquant monts et vallées, il la lia de son lasso tressé de crins de cheval et la ramena pour lui faire réincorporer le corps inerte du gisant. Il du ruser et l'attirer maintes fois par des souvenirs joyeux et la perspective d'un bonheur retrouvé. Il la mit dans un nid douillet de plumes fraîches et la conduisit parmi les siens. Puis, près du corps il la fit entrer par là où elle s'était enfuie.

Aussitôt le gisant ouvrit les yeux et chacun poussa un soupir de soulagement.

Ensuite le sage s'occupa du blessé et retourna vers les pays étranges trouver l'âme déchirée. Alors qu'il franchissait une large rivière sur un pont aussi fin qu'un cheveu, celui ci s'élargit brusquement. De l'autre côté, deux chiens menaçants s'effacèrent et il put traverser sans péril. Dans l'onde qui stagnait, nombre d'ossements de ceux qui n'avaient pu franchir cette épreuve.

Arrivant au village des anciens, le sage de ces lieux vint le trouver pour lui faire part des remèdes et de la façon d'opérer.

Invité au banquet, il prit bien garde de ne pas consommer quelque nourriture qui l'eut retenu prisonnier en ce monde. Il donna et reçut autant qu'il fut possible à chacun les nouvelles des leurs. Il les mit dans sa besace sous forme de petites pierres rondes et distribua celles qu'on lui réclamait.

Il savait désormais quels étaient les maux et comment les soigner.

Sous la montagne de fer s'enfonçait une grotte dans laquelle le fauve assassin tenait son repaire et il lui parla du mal qu'elle avait fait. Mais la bête se faisait sourde dans un age avancé et à son retour aux estives, il faudrait la traquer.

Lorsque le sage fut à nouveau parmi les jeunes et les guerriers, il donna ses instructions pour enfumer la caverne et tendre un piège au monstre assoiffé du sang de leurs troupeaux. Puis retournant vers le blessé, en incisant la chair, il prit une pierre, il aspira le mal pour l'y enfermer.

Soulagé, le patient l'écouta et il partit pour offrir un sacrifice aux esprits offensés.

Une fois la bête prise dans les rets, elle fut abattue et son corps offert aux esprits du ciel. Nombre d'oiseaux vinrent alors s'y repaître ne laissant que les os sur la roche polie.

Le sage fit dresser un bûcher sous le corps du défunt et puisque le nombre de jours était suffisant pour que l'âme ait pu visiter les siens, il lui parla du voyage ainsi que du pays où il devait l'emmener.

La saisissant au poignet, il la guida jusqu'au monde où elle devrait se tenir désormais.

Ils furent accueillis en méfiance tout d'abord. Puis s'en suivit une fête où les ancêtres joyeux de retrouver l'un des leurs offrirent leur soutien au sage bienfaiteur.

Lorsque tout fut consumé, les cendres mises en pot trouvèrent abri sous une roche épaisse.

Alors, le sage et les guerriers redescendirent vers le village d'hiver pour fêter les vivants et célébrer leurs morts.

Le calme était retrouvé et la vie reprit son cours dans le cycle éternel des ans renouvelés...

C'était il y a bien longtemps, du temps de la sagesse où les hommes respectaient les choses des anciens. Les sages étaient encore sages et leur magie puissante.

Depuis, tout continue de se dégrader un peu plus chaque jour et rares sont ceux qui voyagent en s'occupant de ce que disent les cieux.

La porte est étroite et ne laisse passer qu'un instant seulement.

Au delà, l'éternité qui s'ouvre accueille seulement les méritants.

Emportée par le souffle du vent, sur le dos d'une oie géante, la pensée est si vive que rien ne l'empêche...

Alors, que la lumière monte ou bien qu'elle descend, seuls les pas lents assurent le retour vers les ages sereins nourris de cet amour.

Patience...Rien ne se perd à qui sait chercher. Qui sait si le sage ne l'a pas murmuré pendant votre sommeil ?

Même éveillés si votre cœur vous en dit, vous sauriez retrouver ce qui s'était perdu et que la tradition garde en secret sous une roche belle et un soleil radieux.

Si l'espace est fait pour voir, le temps nous fait entendre ce que la pensée ignore.

Mais, il est tard et la lune s'éclipse dans un ciel si profond.

Fermant les paupières trop lourdes, nous nous retrouverons....

G.

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