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Dissidences Pyrénéennes.

Dissidences Pyrénéennes.

Infos,patrimoine, politique locale, environnement,

Publié le par puyvalador-rieutort
Publié dans : #Guilhem...

L'évadé.

col des hares 2011 063 

Courir plus vite, vite courir. Droit, tout droit, sans se retourner, courir à rendre l'âme. Vite, encore plus vite, s'échapper, pour leur échapper.

Le sang qui bat les tempes et l'écume à la bouche, Guihem n'en pouvait plus. Sans ce désir immense qui l'enchaînait à sa vie et à ses convictions, il serait resté prostré au fond de sa cellule. Mais c'était plus fort que lui et ses poumons qui s'enflammaient sous l'effort le poussaient au delà de la douleur à engouffrer encore plus l'air de la liberté.

La peur donne des ailes, c'est à peine s'il touchait le sol à chaque foulée. Ce qui l'aiguillonnait bien plus dans sa course était ce vieux réflexe volontaire, tenace, de continuer à attiser le feu en lui. Dépasser, se dépasser pour mieux se retrouver.

Loin, plus loin, encore plus loin, fuir ce qui lui faisait horreur. La vitesse contre la lenteur d'une mort misérable. Derrière lui le néant les tortures et la lassitude. Devant lui le soleil, la forêt et la vie qui l'aspiraient vers demain.

Les plaies de son dos lacéré, il ne les sentait plus. Chaque morsure douloureuse avait disparu dans l'effort intense de l'évasion.

Ne pas ralentir encore, continuer sous la frondaison. Là bas, plus loin, il serait hors d'atteinte. Sans hésiter, il franchit la rivière. Noyer son odeur, emporter la fraîcheur au delà du lit tumultueux. Accélérer dans les côtes, voler par dessus les fougères, éviter les branchages, anticiper les rochers. Courir, vite, ne pas s'écouter.

Ses muscles tendus jusqu'à la limite de la déchirure imploraient sa raison. Encore un effort, passer ce col, franchir cette crête. Plus loin, encore plus loin.

Le terrain devenait de plus en plus accidenté et il dut se résigner à ralentir. La pente était si raide qu'elle l'emporta dans une glissade interminable. Désespérément il tenta de s'accrocher aux branches des quelques rares buissons. Il jeta ses bras vers un pin salutaire qui amortit cette brusque décélération. Le sang ruisselait de tout son corps d'écorché vif. Mécaniquement, il se releva sans être étonné d'avoir survécu.

Prudemment, il entama la fin de cette pente infernale. Au fur et à mesure que se rapprochait la sortie du goulet, ses plaies se rappelaient à lui en insistant toujours un peu plus. En bas, une rivière plus forte et l'envie de noyer sa crasse. Nettoyer sa peau du sang qui séchait en collant sa chemise comme une armure gênante. L'eau était glacée et calmait l'ardeur des blessures mais le sang continuait d'affluer. Il se résolut enfin à chercher quelques mousses et à panser ces bouches ruisselantes. Quelques fougères broyées au creux d'une roche faciliteraient la cicatrisation. Une vesce de loup desséchée donnerait bien quelques nuages de spores salvatrices.

Découpant sa chemise, du moins ce qu'il en restait, il improvisa ses bandages.

Les battements de son coeur s'étaient apaisés et sa vue s'ouvrait à présent sur un paysage inconnu. La nuit ne tarderait plus et il fallait trouver un abri.

Il escalada prudemment les deux tiers de l'autre versant de cette vallée.

Là sous une roche imposante, au détours d'un épais buisson, une petite grotte proposait une nuit de repos.

Guilhem se mit à ramasser des genêts et des brassées d'herbes sèches. Pas question de faire un feu. La fumée et plus tard la lueur pourraient le trahir. Plus qu'une litière, il se couvrit d'une épaisseur importante des végétaux qu'il avait amassé.

Les branchages disposés devant l'ouverture masqueraient l'entrée et dissuaderaient bien les animaux sauvages.

L'air s'était refroidi et malgré le nid improvisé, il trembla une bonne partie de la nuit.

La chaleur de son corps se retenait sous la couverture végétale et commençait à installer un relâchement agréable.

Libre, mais traqué comme une bête, il revoyait à présent le parcours chaotique de sa vie.

Le désir, c'était bien lui qui l'avait éveillé. C'était lui qui le poussait à comprendre ce qui était au delà des oeillères du quotidien. Pas un désir de fièvres, pas un désir obscur mais un véritable besoin de lumière.

Parce qu'il se cherchait autrement et se méfiait des cloisonnements imposés, il se retrouvait à fuir ses persécuteurs.

Plus il sortait des sentiers battus, plus il s'éloignait des perceptions réflexes qui conditionnaient le quotidien. Là où tous se penchaient sur leur nombril, lui prenait la distance du recul. En se méfiant des autres il se méfiait de lui.

Cette attitude le différenciait en tout et en toute chose. Non pas qu'il soit agressif ou excessif, mais parce qu'il ne l'était pas, il représentait une menace envers ceux qui détiennent le pouvoir. Le doute que Guilhem véhiculait devenait contagieux. Sa fréquentation ne laissait pas indifférent. Il y avait ceux qui l'admiraient sans pour autant le connaître, juste parce que le savoir à côté d'eux les incitaient à d'autres formes de vie. Plus nombreux étaient les autres, indisposés par une image différente dans laquelle ils ne retrouvaient pas leur reflet.

Tant les uns que les autres s'agitaient et cela perturbait les habitudes d'un peuple soumis. Plus d'une fois, sa vie, aspirée, suscitée, pourchassée et finalement captive dans une cage dorée ou une autre d'acier comme celle qu'il venait de quitter. Fuir, éviter, anticiper ne se faisaient pas au hasard et sans motivation.

L'insatiable désir raisonné, qui parlait de silence là où n'étaient que vaines paroles et certitudes futiles, c'était cette voix qui le guidait.

Frappés par une telle malédiction, beaucoup se seraient retirés de la vie communautaire. Guilhem avait fondé une famille non pas pour faire comme tout le monde, mais pour faire et vivre autrement.

Il ne savait pas s' ils avaient pu franchir la frontière par cette nuit brumeuse et glaciale. Sa femme connaissait bien les sentiers qui menaient de l'autre côté de la montagne. Mais, par les temps actuels...Qui sait ce qu'il pouvait surgir au détour d'une roche ou derrière un buisson.

Sur l'autre versant il y avait ce plateau de misère au climat si rude et sa population farouche. Mais, c'était bien là que se trouvait le seul espoir de survie dans ce monde en folie. Guilhem le savait, il ne pouvait espérer en aucun des camps qui allaient se livrer une lutte à mort sous prétexte d'une religion ou d'une autre et dont les failles réciproques lui étaient apparues si évidentes. Sur une vérité se bâtissait le mensonge et parfois du mensonge sortait une réalité. Ni blanche, ni noire était la complexité de la vie. Le nez dans leurs textes et le coeur au placard, ils faisaient du savoir l'idéal d'une vie. Triste folie menant à tous les extrémismes ! Guilhem et les siens, eux bâtissaient sur la connaissance et cultivaient le désir partagé d'évoluer.

Leur réalité transpirait des parfums de la pluralité. Tout semblait reposer sur des mécanismes imbriqués qui échappaient à la perception élémentaire de tous ceux qui ne voyaient que d'un oeil.

Pourtant, il leur aurait suffi de regarder autrement l'univers pour en ressentir les lois naturelles qui régissent toutes choses. Hélas, les lois des hommes sont si différentes !

Dictées par ceux qui détiennent le pouvoir dans le seul but de le conserver, elles organisent la contrainte des autres pour sauver la liberté des élites.

Duperies et mensonges en séries depuis que l'homme est homme de pouvoir et son voisin celui qui le subit et dont il devient tour à tour l'objet et la victime.

La nuit touchait à son terme et le silence de l'entre deux mondes pétrifia l'atmosphère jusqu'au fond de la grotte.

Il fallait se lever, chercher quelque pitance et préparer le départ sans laisser aucune trace du passage. Guilhem se déplia douloureusement. Toutes les blessures le tiraillaient, mais le jus de fougère avait fait son action, elles s'étaient refermées.

Débarrassant les lieux de tout indice et effaçant sa présence, il refit une dernière fois l'inspection des lieux. Au fond de cette tanière il y avait une pierre plate disposée comme une petite table. Il ne l'avait pas remarqué mais à présent elle lui apparaissait telle un autel miniature. Sur le côté, une niche avait été aménagée. A l'intérieur il trouva quelques papiers écrits en une langue inconnue et aussi un couteau de silex emmanché sur un bois de cerf. Pendant quelques minutes il demeura perplexe, ne sachant si en emportant ces reliques il ne se trahirait pas.

Sur sa gauche, une petite galerie semblait avoir été murée grossièrement. Sous la pression de sa main elle s'éboula. Derrière gisait un squelette, certainement celui d'un rescapé fugitif qui, sentant son heure venir, s'était isolé de l'extérieur et protégeait ainsi sa dépouille. Le fait était autrefois coutumier dans ce pays reculé.

Pas le temps de s'attarder sur les écritures ! Il fallait poursuivre prudemment l'escalade et changer de versant.

Récolte faite de quelques racines de bardanne et de raiponses, il s'attarda sur un buisson de ronces pour y dévorer goulûment les belles mûres noires dégoulinantes d' un jus si sucré. Personne ne se manifestait sinon que par les aboiements d'une meute lointaine qui venaient le renforcer dans sa tranquillité. Ses poursuivants s'étaient égarés.

Suivre le couvert et éviter les chemins, les cols, les crêtes, ne se déplacer qu'à coup sur après avoir longuement écouté, senti et observé les points de passage. Prudence, patience et persévérance !

Attendre, dominer l'envie d'arriver, renoncer à être une machine dictée par la faim, la soif. Pour aller jusqu'au bout, réussir, il fallait domestiquer le temps et l'espace.

Tout petit, avec son grand père, il avait appris à se déplacer furtivement. La chasse était une bonne école, surtout avec l'expérience reconnue que lui transmettait le Papi.

Il avait découvert les trois cercles de l'approche qu'il fallait anticiper sans cesse. La vue, l'ouïe, l'odorat formaient un tracé imaginaire pour l'homme et pourtant bien réels pour les animaux chassés. Voir sans être vu, entendre sans faire de bruit, sentir toujours à bon vent... De prédateur il était devenu le gibier fantôme d'une meute de loups affamés de bêtise mais qu'il ne fallait pas sous estimer dans leurs capacités destructrices.

Si chaque espèce avait ses points faibles, ses ruses, ses stratégies, ces hommes en avaient copié les comportements pour leurs besoins guerriers. Même la nuit ils pouvaient veiller et tendre une embuscade.

Méfiant, vigilant toujours en éveil. Ne jamais se relâcher pour ne pas se dévoiler. Mais aussi savoir se reposer en profitant du moindre répit, se soigner pour ne pas laisser une infection gâcher tout espoir. Boire avant d'avoir soif, faire provision suffisante de racines et autres bienfaits de la nature. Tout cela Guilhem s'en était imprégné.

Les jours passèrent imbriqués dans un rythme de sauvage avec un meilleur repas chaque deux jours et de l'eau à profusion.

Un soir brumeux, il arriva tout près de la dernière ligne de crête à franchir. Alors que ses poursuivants semblaient avoir lâché prise sur sa piste, il continuait par réflexe à maintenir son acuité quotidienne.

col des hares 2011 064

Quelque chose ne cadrait pas. Un profond silence régnait sous le couvert boisé. Pas un geai pour donner l'alerte. Pas un renard qui se défile. Trop calme pour être franc. Pas question de voir de plus près, pas de curiosité mal placée ! Alors, doucement, il fit demi tour pour entamer un long contournement. Trois heures plus tard, il regagnait une zone escarpée et c'est dans l'épais manteau de la nuit qu'avec toute la prudence et les sens aux aguets, qu'il put enfin franchir cet escarpement rocheux. A tâtons, au risque de chuter, il glissait comme l'anguille, imprenable. Un long rampé dans les genêts le conduisit en aval vers le village endormi. Cependant, il préféra attendre le jour pour approcher des habitations et peut être apercevoir l'un des siens.

Là, si proche, mais sait on jamais !

Une troupe armée aux couleurs Catalanes redescendait de la route de France. Il comprit que la relève avait été donnée sur le col et que la guerre risquait de déborder sur ce versant. Un gibet bien garni et en vue prévenait tout intrus du danger encouru.

Le soleil était au zénith lorsqu'il arriva par le Sud aux portes d'une maisonnette qui jouxtait un bois de pins. Alors, il la vit enfin.

Elle sortait pour aller certainement chercher quelque brassée de bois. Le désir de la prendre dans ses bras était si puissant, qu'il dut se mordre jusqu'au sang pour ne pas courir à sa rencontre. Elle s'approchait et n'était plus qu'à deux ou trois pas. Doucement il murmura son nom et vit dans les yeux de sa femme monter une vague de larmes qui submergeait le bleu gris de son regard. Elle se plaça tout près de lui et son parfum le chavira tout entier. Comme si de rien n'était, sans se hâter elle repartit chercher des vêtements discrets. Lorsqu'il put se changer et retrouver une apparence plus humaine, ils repartirent vers la petite maison. Là étaient ses enfants et aussi le restant de sa famille qui avait fui depuis longtemps les terres d'origine. Alors la joie se déchaîna dans les coeurs et tous s'embrassaient du bonheur retrouvé.

Les jours qui suivirent, Guilhem ne se montra que rarement dans le village. Les habitants qui le connaissaient passaient avec un naturel feint d'indifférence, mais complice. Ils étaient d'une retenue que la sagesse leur avait tant de fois dictée. L'évasion réussie confirmait à leurs yeux la venue de temps plus austères. Qui sait si demain ne serait pas de sang et de lamentations.

Puis, comme si l'hiver avait emporté les réticences, le dégel se fit aussi bien dans les rues que dans les maisons.

Le printemps était là et le travail ne manquerait pas.

Guilhem se joignit aux paysans et la vie reprit un cours si naturel, que nul ne doutait que quoi que ce soit ait pu troubler le rythme des saisons et les traditions ancestrales.

Il vint d'autres rescapés et certains ne survécurent que peu de temps. Les nouvelles n'étaient pas bonnes. Il fallait s'attendre à de forts mouvements de troupe. Aussi, bien des jeunes furent enrôlés pour renforcer les défenses du village. Ailleurs, sur le plateau, tous faisaient de même.

Cependant, la solidarité du peuple farouche n'était pas une vaine légende et ceux qui étaient adoptés le savaient bien. Ils devenaient des leurs à part entière comme s'ils avaient toujours été là. Nul ne viendrait les importuner.

De l'évasion de Guilhem, ni de sa présence nul jamais ne parlait sinon qu'à lui même pour lui montrer toute la fraternité dont il faisait l'objet.

Le temps s'écoula et qui se souvient de ces temps troubles, sinon quelques noms modifiés sur les pierres du cimetière.

L'histoire se répète et d'autres "Guilhem" vinrent du Sud, du Nord...

Dans leurs bagages, parfois, quelques papiers et comme lui, un objet mystérieux dans les poches...

Mais, Silence !

Mon conte s'achève et la vie continue...

Un autre conte se prépare qui n'est pas encore écrit dans les rêves.

 

 

Gilles.

 

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