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Dissidences Pyrénéennes.

Dissidences Pyrénéennes.

Infos,patrimoine, politique locale, environnement,

Publié le par puyvalador-rieutort
Publié dans : #Fables

Le mendiant.

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Abrité du vent par l'arche du vieux pont, ce qui semblait un homme, reposait...

L'air était glacé et son visage figé sur un tendre sourire, semblait, par ironie, dédaigner la "captureuse de vies".

Ses yeux, grands ouverts sur un ciel de neige, donnaient encore à penser à la stupéfaction enfantine, découvrant pour la première fois la valse aléatoire de toutes ces plumes d'ange que le ciel déversait.

Son manteau était raide. Du noir d'origine, il ne restait plus que le gris des habitudes dans la tourmente et la froidure.

Alors que tout sombrait dans l'irréversible, une voix d'enfant vint briser la glace pour révéler l'écume des jours passés.

Papa, papa, dis, c'est vrai qu'ils ont rien les mendiants ?

Détrompes toi fils, ils sont souvent bien plus riches que le plus riche des hommes !

Cependant leurs fortunes ne sont pas de la même nature que ce qui reluit en ce monde. A eux, le vent et l'air que tu veux bien leur donner. Contre mauvaise famine, bon coeur !

Ce n'est pas de fortunes dont il a grand besoin, mais d'un huis et du feu d'un foyer qui jamais ne s'éteint. Il cherche l'amitié, mais la fuit, par peur de se retrouver seul.

Il était Cabalier errant sur la terre et laissa toute sa naissance. Plutôt que de vaines paroles, il préférait le geste. Là est, ce qui l'a fait partir, se fuyant plus que fuyant les hommes il cherchait une paix impossible. Obstiné autant dans sa quête, que dans son refus de ce qu'il pouvait prendre pour de la pitié, à chaque fois sur un pas, il reculait de trois.

Pour être têtu, faut dire qu'il en était !

Avec le froid qu'il fait, alors que tous lui avaient proposé l'hébergement contre quelques menus travaux...Il a fallu qu'il aille sombrer à côté de ce pont !

Mon petit, il est bien plus que temps de le ramener en un lieu de chaleur dont son coeur à tant faim.

Ho Germain !

Lèves toi et viens avec nous au village. Tout le monde t'attend !

Mais, si peu qu'il pouvait entendre, sa volonté était aussi figée que son corps. Il ne pouvait se résoudre à faire le chemin de l'abandon à rebours. Tandis que la douleur causée par les morsures du froid s'intensifiaient, chaque seconde passée, il l'avait souhaité moins dure. Fatigué de la vie, de la déception qui suivait inexorablement chaque rencontre, il s'était retourné sur lui même. Las de porter des croix qui n'étaient pas les siennes, il souhaitait tout l'abandon d'un monde qu'il avait voulu autre.

Depuis peu les mâchoires de la souffrance se desserraient dans un engourdissement empreint de somnolence profonde.

Toute la chaleur de son corps semblait se concentrer sur son coeur qui s'obstinait à battre régulièrement.

L'enfant se pencha pour plonger dans ses yeux gris, mais il ne le vit pas. Il sentait sa présence comme une source dont on perçoit la fraîcheur et la musique sans pouvoir la deviner pour autant.

Le père s'aperçut de l'état du mendiant. C'est la fin de son voyage dit il.

Alors l'enfant se mit à pleurer sur ce corps qui autrefois racontait si bien les histoires des alouettes dans le ciel de l'été.

Une larme vint des yeux du petit et percuta le front du mourant. Il la ressentit comme une explosion au milieu de son front. C'était à la fois comme une fleur qui venait lui révéler le sel de la vie mais aussi comme un glaive qui pénétrait son crane jusques dans le tréfonds de son âme. Il eut un sursaut dans un souffle et presque une parole. Alors le petit et le père se couchèrent contre lui et il sentit la chaleur qui diffusait de leurs corps vers le sien. Entourés tous trois dans une grande couverture de laine, ils formaient un amas difforme ressemblant à une grosse taupinière au milieu d'un champ de neige. Elle se soulevait par à coups de leurs respirations conjuguées.

Alors, le sang se mit à refluer vers les membres engourdis et la douleur revint encore plus forte et tenace. Était ce la chaleur des corps ou l'intimité de se savoir entouré, mais à présent il s'accrochait à ce qu'il avait voulu fuir.

Lorsqu'il reprit conscience, il était allongé au milieu de la cuisine du père, emmailloté dans du linge frais, les yeux bandés par une gaze légère et l'enfant lui faisait prendre de petites gorgées de soupe aux choux, agrémentée de vin.

Demain lui importait peu à présent et il vivait dans l'instant de la vie qui lui souriait à nouveau. Cet enfant lui avait volé sa mort et il ne pouvait décidément pas lui en vouloir. D'aussi prés qu'il avait pu sentir l'haleine de la mort, il éprouvait maintenant la joie imbécile de respirer et de sentir les moindres douleurs lui rappelant la dérision de son existence. Avec les soins de tout le village, il pu retrouver l'usage de la vue et partiellement de tous ses membres. Quelques orteils et certains de ses doigts avaient du être sacrifiés sur l'autel de l'hiver.

Lorsque la première alouette s'éleva dans le ciel printanier, il pu l'accompagner du regard. Il raconta aux enfants du village qui le suivaient partout, l'espoir sans cesse renouvelé de ce chant libre.

Les choses lui apparaissaient plus simples et ses obsessions s'évaporaient à présent dans le vol de l'oiseau léger. Il passa la chaleur de l'été en compagnie des paysans. Tous les jours, il travaillait aux fenaisons et le soir le voyait capturé par une troupe d'enfants toujours plus avides de ses histoires.

Transmettre ses connaissances par des contes tirés du quotidien lui avait donné une autre raison de se réconcilier avec le monde qui l'avait tant déçu autrefois.

Au moins, l'avenir ne trouverait pas ces âmes jeunes dépourvues de bon sens !

L'automne qui suivit voyait les récoltes se terminer dans les champs. Après la moisson, les anciens vinrent le trouver pour lui confier la tâche d'instruire une classe d'enfants. Tous les jours se déroulaient à présent dans l'ambiance appliquée des leçons et le parfum acre de l'encre violette.

Tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, la classe visitait la chaleur de chaque maison où s'improvisait l'éducation des enfants et la curiosité des aînés.

Même les doigts les plus gourds s'appliquaient à aligner les traits de ce qui semblait un mystère et qui faisaient apparaître les noms dont on ne connaissait que le son.

Pour les chiffres et le calcul, un jeu permanent de recensement des moindres troupeaux vint agrémenter la discipline.

Force en était devenue d'un tel village, que les voisins ne tardèrent pas à venir pour s'enrichir de ces nouvelles connaissances si utiles au quotidien.

Les maquignons et les négociants n'avaient qu'à bien se tenir !

Leurs jonglages ensorcelants de raisonnements chiffrés se décomposaient à présent devant la logique assidûment apprise et démontrée.

Si une école fut bâtie, l'habitude d'aller de ferme en ferme, de maison en maison demeura. Ainsi le savoir continuait de voyager dans la cour des villages et dans le coeur des hommes.

Il y eut des hivers et des étés et des étés puis des hivers...

juin 2012 pont du Galbe 001

Le temps passa et l'eau qui s'écoulait sous le pont de la bourgade racontait à présent le sens de l'espoir cultivé dans le coeur d'un mendiant devenu un géant.

Là où la vie s'achevait sur une larme de peine naquit une source de joie à présent partagée par toute une vallée.

La rivière s'était mise à chanter.

D'une taupinière avait surgit la force de l'amour des hommes dans cette foi que le savoir grandissait...

 

Gilles.

 

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