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Dissidences Pyrénéennes.

Dissidences Pyrénéennes.

Infos,patrimoine, politique locale, environnement,

Publié le par puyvalador-rieutort
Publié dans : #Fables

Nano et la source de vue.

 

 

La grande pierre de la meule tournait régulièrement avec son ronronnement lancinant. Le seigle exprimait sa farine grise mêlée du son épais et gras.

Nano le savait, plus par l'expérience, il avait apprivoisé toute la mélodie du labeur bien mené. Ses yeux s'étaient usés prématurément et il naviguait dans un brouillard perpétuel. Le Carcannet ne desserrait jamais son emprise sur un monde usé de contours fugitifs.

L'odeur de la farine montait, envahissante, entêtante. Elle pénétrait dans les moindres interstices de la vie et jusqu'au coeur du meunier. Si sa vue était un naufrage, tous ses autres sens n'en avaient gagné qu'une plus grande acuité.

Le moindre bruissement lui parlait de la mouture. La chaleur de la pierre, le parfum du moulin, faisaient partie de sa connaissance largement ouverte sur l'évolution du procédé. Il savait le débit de l'eau qui entraînait la roue et estimait la force et la vitesse à un ensemble de facteurs complémentaires. Sa main dans le blé lui parlait de la teneur et de l'humidité du grain. L'odeur parfois le faisait saliver autant que celle d'une miche bien cuite et juste sortie du four.

Le poids des sacs de céréales qui diminuait à la verse et le son métallique du grain l'amenaient dans les justes proportions commandées par les boulangers et les paysans des villages voisins. Il était d'une précision si régulière que malgré son handicap, tous lui vouaient une confiance et une admiration sans limite.

Aucun sac ne manquait et le tamisage terminé, c'était toujours la plus belle farine qu'ils renfermaient. La fleur était contenue dans une toile plus fine et serrée que la production destinée au pain quotidien. Les balancements des tamis guidaient les pas de Nano dans la partie basse du moulin. Rien ne lui échappait. Dans ce monde en mouvement créateur, il était naturellement à son aise.

L'année de labeur suivait le cours des saisons. Il fallait attendre quelques temps après la moisson pour reprendre un rythme plus soutenu. Par contre, les pluies nuisaient à la qualité du travail. Ces journées là étaient employées aux petites réparations et à l'entretien du moulin.

Durant un été particulièrement sec, Nano, entouré de son brouillard quotidien, tenta une balade sur le plateau du Capcir. Son idée bien sur, était d'aller écouter les vagues produites par le vent dans les champs de seigle, de blé et d'avoine.

Le bruissement des épis le renseignait sur la récolte à venir.

La chaleur du vent d'Espagne devenait étouffante. Rassuré de la chanson pleine de grains presque murs, il décida d'aller s'allonger sous un pin et de profiter de l'ombre pour l'apprécier encore mieux.

Son bidon d'eau était presque à sec lorsque le vent tomba d'un coup.

Le sol rayonnait sous le soleil torride et la soif asséchait la gorge autant que son crane qui bouillonnait sous le feu devenu insupportable.

Plus aucun épi ne se balançait. Prêtant une oreille plus fine, il surprit le gazouillis d'une petite source que les yeux les plus experts n'auraient pu déceler.

L'envie se fit encore plus pressante que la chaleur venait d'empirer. Il se leva et doucement, se laissa guider vers la mélodie discrète.

Avant de se désaltérer par l'onde réparatrice, il en puisa à pleines mains pour rafraîchir son visage. La sueur cristallisée sur ses tempes se dissipa. Alors, chose étrange, il vit plus clair.

N'osant comprendre ce qu'il lui arrivait il bu doucement cette cristalline présence.

Les petits galets ronds de la source devenaient de plus en plus nets. Il frotta ses yeux malades et sous l'eau, sa vue se troubla. Presque rassuré de retrouver son brouillard habituel, il entreprit d'étancher cette soif de boire bien plus que celle de voir.

Relevant la tête, quelque chose venait de changer.

Une mosaïque de petites parcelles s'étendait d'un bord à l'autre du plateau.

Le vent retenait son souffle. Nano sentit son coeur s'accélérer. Il voyait clair !

Partagé entre la joie et la crainte, il ne savait s'il devait crier ou se taire.

Il réajusta sa musette et tout en redescendant vers le moulin il s'inquiétait de l'incidence de ce petit miracle sur sa vie et surtout sur son labeur.

Toute cette précision acquise allait elle se dissiper comme le Carcannet désormais évaporé ?

Aussitôt rendu, il ouvrit la vanne du canal et s'enquit de caler sa vision toute neuve sur le chant des rouages en mouvement. Rassuré, il passa en revue toutes les mécaniques du moulin.

Si ses clients s'apercevaient de son état, lui garderaient ils autant de confiance ?

Ce changement, par trop suspect, déverserait une vague de questions embarrassantes. Il tenait trop à sa tranquillité pour laisser naître le moindre soupçon.

Il décida d'aller trouver un maçon de ses amis qui était particulièrement fin de logique autant que d'espiègleries. Papet, c'était son surnom, vivait depuis quelques années dans le pays. Ils avaient sympathisé durant les travaux de rénovation du crépi chaulé qui protégeait l'enceinte du moulin.

Ne parlant que le Catalan, bien que connaissant le Français et se refusant définitivement l'usage du Castillan, ce personnage enjoué trouvait toujours les bonnes solutions aux problèmes les plus cocasses de la vie.

Du haut de son échafaudage, il vit quelque chose de changé chez le Nanó. Il termina sa gâchée et descendit saluer son compagnon.

Léontine, la femme de Papet les laissa boire le café tranquillement. Elle savait bien les moments qui impliquaient sa discrétion. Elle en profita pour s'éclipser vers le roc de la Costa, histoire de surveiller le troupeau en pâture.

Nano était inquiet. Papet le regardait avec l'oeil expert de celui qui avait traversé bien des chantiers depuis l'Afrique du Nord jusqu'en terre de France où il s'était établi.

Au troisième café, la solution venait d'apparaître aussi claire que le regard neuf du Nanó. Les deux compères se mirent en chemin pour aller trouver l'abbé du Pays.

Le plan était simple. D'abord l'accident facile à simuler par un bandeau noir sur les yeux, puis, le miracle avec la complicité du curé. Il leur devait bien ça. Papet travaillait souvent aux besoins de l'église et du cimetière. De plus avec le Nanö, ils fournissaient en truites braconnées le presbytère.

Le stratagème fonctionna à merveille. Durant quinze jours, Nano ne se déplaçait plus sans un épais bandeau noir sur les yeux. Du brouillard à la nuit la plus sombre, finalement il n'y avait que peu de différences. Chacun put se lamenter un peu plus sur le sort qui s'acharnait sur le malheureux. Son prestige n'en grandit que plus.

Le geste cependant toujours aussi sur de Nano rassurait pour autant la clientèle. Jusques là, tout allait bien.

Un Dimanche, le brave curé proposa une procession à ses paroissiens pour faire visiter les futures récoltes et les protéger par une bénédiction. Vierge en tête du convoi, les bigotes suivaient en psalmodiant les psaumes en Catalan.

Il faisait bien chaud ce jour là. Arrivés prés d'une certaine petite source, qu'il bènit aussitôt, l'abbé invita à se rafraîchir.

L'eau était si claire, si agréable. Alors, ce qui se passa dépassa les espérances du brave curé. Ses ouailles écarquillaient les yeux et se mirent à genoux pour prier.

Il semblait bien que l'eau était miraculeuse. Nano allait se baisser à son tour pour en bénéficier, lorsque la main solide d'un boulanger l'arrêta dans son élan.

L'abbé intervint. Il déclara que si la volonté divine était d'apporter la clairvoyance à ceux qui vivaient dans l'obscurité, que ce n'appartenait nullement aux hommes d'en entraver le chemin.

Puisant à pleines main il s'enquit de laver les yeux de Nano. Là, miracle, non seulement il voyait mieux mais aussi au delà de ce qu'il voulait percevoir. Il découvrait maintenant les hommes tels qu'ils étaient vraiment.

Il voyait le passé et il devinait le futur.

Cela, Nano le cacha avec grand soin. En fait il ne s'en servirait que pour aller poser les filets avec son ami Papet. Imprenables les braconniers !

Les plans les plus astucieux de la maréchaussée se trouveraient inexplicablement dévoilés malgré les plus grandes précautions...

Pour l'heure il feignait une amélioration retrouvant un Carcannet un peu moins dense.

Le boulanger en paru satisfait alors que tous les autres le plaignaient de ne pas avoir été aussi bien guéri qu'eux mêmes.

Tout sembla rentrer dans l'ordre avec les moissons. La vie reprenait son cours habituel, hormis le fait que Nano, de temps à autre, trébuchait...

Les années passèrent avec leur lot d'évènements et de processions toujours plus suivies vers la source de vue. Une chapelle fut même bâtie à proximité.

Le temps use les hommes autant que leur mémoire. Qui se souvient ou devine ce qui ramène la vue ? De plus, de trop voir n'est il pas aveuglant ?

Il en faut de la sagesse pour faire bon usage de ce que dieu vous donne sans pour autant s'y attacher, car il le reprendra bien assez tôt.

La farine de Nano est toujours aussi belle et si le curé se régale de poissons frauduleux, il n'en dit pas pour autant plus mal la messe. Papet et Nano continuent leurs espiègleries dans un pays mosaïque dont ils savent cultiver l'histoire et la discrétion. La source existe vraiment. Elle est quelque part, ici où là. Peut être même au fond de votre coeur...

Attention cependant de ne trop y puiser sans le calice d'une certaine sagesse.

Le conte est achevé. L'onde court toujours autour d'une roue à aube aujourd'hui disparue. En fermant les yeux...qui sait, vous pourriez en entendre les rouages.

 

Gilles.

 

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