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Dissidences Pyrénéennes.

Dissidences Pyrénéennes.

Infos,patrimoine, politique locale, environnement,

Publié le par puyvalador-rieutort
Publié dans : #Fables

 

Tati et le repas magique.

 

 

 

Tati, gourmande comme une pie, attendait ce jour de délectations avec une impatience difficilement dissimulable. Sa cousine, fin cordon bleu, l'avait invité pour un de ses fameux repas qu'elle donnait une fois par mois à un public choisi.

Le notaire y côtoyait le pharmacien. Un chef d'orchestre de renom y faisait souvent bonne figure en compagnie d'un restaurateur de ses amis.

Le menu devait être des plus alléchants !

Souvent, Tati entendait les rumeurs de finesses difficilement accessibles au commun des mortels. Tout de l'entrée la plus modeste aux entremets, relevait de la légende dont les convives ne parlaient qu'à voix basse.

Une pièce montée eu dit on un succès tel, qu'on en parla jusques dans la capitale.

Tati ne cessait d'imaginer les fumets de petits rôtis en crapaudine accompagnés de mousses des champignons les plus rares.

Les vins devaient relever du nectar le plus pur et de l'ambroisie divine, tant les propos devenaient vaporeux à l'abord de la moindre évocation oenologique.

Plus que du mystère planait au dessus des relents pâtissiers et culinaires.

Rien que d'y penser, Tati sentait l'eau lui monter à la bouche. Tant son imagination travaillait que les relents vaporeux de truffe lui donnaient le vertige.

L'heure approchait et son estomac se nouait et se retournait dans tous les sens. Elle en venait presque à claquer des dents sous la fièvre qui la tenaillait.

C'est en sueur et le regard creusé qu'elle descendit cet escalier comme on descend aux enfers. Traverser la rue faillit lui coûter la vie car elle ne voyait à peine plus loin que les bouts de ses chaussures. Elle remontait l'allée des commerçants, absente de toute réalité et ne remarqua même pas les voisins qui la saluaient. Plus aucune odeur d'étal ne pouvait la distraire de toutes celles qui enflammaient ses sens obsédés par la pensée unique de ce repas. Chaque pas semblait forcer l'allure de celui qui précédait et bousculait presque le suivant. Contournant la fontaine, elle baignait dans les sauces délicieuses qui n'en finissaient pas de couler sur les viandes et les filets de poissons.

Le charbonnier qui vidait son tombereau dut s'écarter pour laisser passer Tati en plein délire de nougats aux amendes craquant à chaque coup de pelle qu'il donnait.

Le caramel croustillait avec les boulets de charbon dévalant au fond de la cave du boulanger. Sur la grand place, Tati se sentit absorbée sous le fondant d'une charlotte aux marrons dont sa cousine avait le secret. La vanille embaumait l'hôtel de ville et elle faillit se détourner un instant vers l'édifice de boudoirs aux formes évocatrices.

Tout se déformait un peu plus à chaque pas. Le supplice grandissait à l'intolérable. Elle aurait occis quiconque eut entravé sa course vers le plaisir.

Enfin elle arriva sur le seuil de marbre blanc de la grande maison familiale. La sonnette retentit en un carillon de bulles pétillantes d'un champagne de propriétaire.

Sa cousine en robe noire et col blanc l'embrassa tendrement. Ses longs cheveux tombaient en cascades de caramel sur ses épaules de sucre blanc. La framboise de ses lèvres déposait sur les joues de Tati la fraîcheur de petites touches de sorbets, rehaussées par le fruité liquoreux d'un parfum délicat.

Les yeux exorbités et les sens avides elle pénétra dans le long vestibule menant au petit salon. Mais, dans la semi pénombre de la vieille maison bourgeoise, rien ne filtrait du moindre indice culinaire.

Un grand doute envahit de brumes épaisses la certitude de ce repas magique et tant désiré. Le médecin de famille se tenait accoudé à la cheminée de marbre rose. Il conversait paisiblement avec la boulangère de propos anodins et en rien comparables au centre de l'unique intérêt de Tati.

Qu'est ce que les marranes et Pythagore venaient faire là, dans ce temple "bocusien" ?

L'instituteur débattait de musique avec un comptable de l'usine de chaussures et personne n'évoquait la moindre recette secrète de nôtre illustre cuisinière.

L'architecte évoquait la rhétorique au sein d'un petit groupe d'étudiants des beaux arts. Toutes ces choses commençaient à donner le tournis à une Tati en pleine déconfiture. Au bord de l'hypoglycémie et en voie d'évanouissement elle fut tirée de ce mauvais pas par les propos d'un paysan. Il abordait les dispositions judicieuses dans la préparation des pâtés de campagne. L'eau revenait au palais de Tati.

Hélas, la conversation versa à nouveau vers la divine proportion qui régit ce monde et par la beauté qui en découle. Du pâté de campagne, l'architecture de la pièce montée prenait une allure de chantier public. Le port du casque allait s'imposer au milieu des cuisines, allons bon !

Enfin, au bout de tous ces propos édifiants, la maîtresse de maison invita à passer dans la salle à manger. Un silence de réflexion s'empara de tous les invités. Tati n'y tenait plus et en découvrant la grande table de chêne ornée de tous les apparats, elle poussa un profond soupir.

Quelques sourires vinrent éclairer les visages complices des différents invités.

La cousine faisait bien les choses. Elle avait placé dans une alternance savante les hommes et les femmes tant en vis à vis que par voisinage. Nul ne pouvait sombrer ainsi dans des discutions corporatistes ou trop coutumières.

Un petit groupe vint sur une estrade et de leurs instruments, ouvrirent une mélodie guillerette qui se mariait à merveille aux entrées.

Trois huîtres de Marennes se blottissaient entre des bouchées douces dont les parfums se fondaient à merveille à la noisette océanique. La musique venait appuyer chaque arôme, si courtoisement qu'il devenait difficile de distinguer l'origine des émotions naissantes. De l'oreille au palais, tout n'était qu' échos et compléments fabuleux.

Les pâtés de la dame de maison furent accompagnés du chant rugueux d'un ténor et du nectar vermeil des hautes Corbières.

Plus le repas s'avançait, plus Tati éprouvait toutes les peines du monde à se concentrer sur les mets. La diversité des invités intervenant dans des registres charmants formait un tout tellement intime avec les saveurs que la fourchette ne savait plus où aller. Elle faillit se piquer l'oreille à deux reprises et c'est de justesse qu'elle ne se creva un oeil.

Elle finit le repas bouche bée et bien que son nez l'attirait vers la fameuse pièce montée, son regard ne pouvait se détacher de l'harmonie divine qui émanait de cette pâtisserie de rêve.

La poétesse qui l'accompagnait, ensorceleuse au possible faisait chavirer tant les coeurs que les sens. Son ode montait en suivant les étages de la construction de sucre et finit en apothéose sur la rose du sommet.

Tati en était bouleversée. Après les politesses d'usages elle descendit dans les rues d'un village qu'elle ne reconnaissait plus. La fontaine chantait Mozart et les alignements de façades invoquaient les portées illustres dont les fenêtres figuraient en notes de lumière la musique entraînante de la vie.

Arrivée à sa demeure, elle ne sut si elle avait dégusté de grands vins ou si l'ivresse qui la tourmentait à ravir ne venait pas plutôt de la voix suave de ce chanteur Occitan.

Une valse l'emportait à chaque pas et ses rêves se mêlaient intimement à la réalité.

Elle fut invitée à nouveau et plus elle y allait, plus sa nourriture se faisait vaporeuse et si riche que son regard s'en trouva étonnamment éclairé.

Elle se mit à la musique et sentit monter en elle les vagues de la poésie aussi naturellement que la mer vient éclore d'écume le littoral méditerranéen.

Depuis cette époque le cercle du village gagna d'une nouvelle étoile, sa table et son écrin d'artistes. Ce qui me nourrit berce mon coeur du fumet si léger de ces belles paroles. La musique ravit plus d'un astre à sa table que la mie la plus tendre en devient si fondante. N'hésitez pas de marier au possible le beau et le bon en divines proportions. Tati vous le dirait, si par ce soir de Novembre elle ne courrait la lune dans une lande de brumes à jamais éternelles.

Mon conte est achevé...

Prenez donc une serviette et remettez le couvert si le coeur vous en dit. De cette nourriture jamais d'indigestion, car la seule magie en action est née de l'imagination.

 

Gilles.

 

 

 

 

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