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Dissidences Pyrénéennes.

Dissidences Pyrénéennes.

Infos,patrimoine, politique locale, environnement,

Publié le par puyvalador-rieutort
Publié dans : #Fables

Villanova.

 

 

C'était un petit matin glacé, pareil à tant d'autres.

Au bord de cette rivière, il offrait au passant le spectacle d'un reflet glissant au fil de l'onde sur les bordures gelées.

La lune pleine s'appliquait à allonger les ombres en fantômes fuyants. Elle courrait sur les flots, accompagnée du bruissement discret d'une sage liberté.

Les saules s'étiraient sévèrement au milieu des refus irréguliers. Entourés de ces mottes, ils semblaient tenir une assemblée de conteurs au public assidu. Sous le pied, le sol récitait les crissements appliqués d'un pas sur.

Un matin semblable à tous ces matins d'hiver. Des arbres centenaires et leur public légendaire. Des pas posés dans un sentier maintes fois entrepris et toujours effacés.

Dans ce présent, tout reflétait la longue tradition du labeur. Le rite tant répété avec méthode et application reliait le marcheur matinal à tous ceux qui l'avaient précédé.

Le moulin de la scierie dressait sa carcasse de planches sur le flan du coteau. Une faible lueur transpirait au travers des planches disjointes. Le vieux était déjà là. Il avait allumé un bon feu. Les flammes dansantes invitaient à rejoindre l'atelier.

L'ouvrage ne manquait pas. Autant la belle saison était gourmande de volige et de boiseries diverses, autant l'hiver était consacré aux tâches de patience et de précision.

Parfois la température était si basse qu'il en devenait impossible de s'appliquer vraiment, tant la main devenait peu sure.

Après un court silence devant la bâtisse, histoire d'un clin d'oeil à la voûte étoilée, le dernier pas décisif abandonnant le quotidien et ses tracas.

Passé la porte, c'était un autre monde.

Là, plus rien ne pouvait vous atteindre. Tout devenait ouvrage et seulement labeur.

Chaque geste répété maintes fois par des mains plus anciennes retrouvait une réalité.

L'artisan était et devenait. La raison guidait le geste que la passion avait nourri. Chaque outil prenait possession de l'artisan et l'artisan devenait son outil. Le bois parlait de lui même. La fibre appelait la ligne et la ligne devenait surface. Chaque planche imbriquée par tenons, mortaises et chevilles, construisait le volume. Puis, venait la finition vers l'harmonie. Les gravures décoraient de leur simple beauté l'ouvrage naissant.

Dégagé du reliquat de sciures et de copeaux, une patine légère ferait ressortir l'âme du meuble et l'esprit de la main qui l'avait conçu. D'année en année, de geste en geste, ils seraient épris et repris par d'autres caresses. La cire d'abeille appliquée de touches en touches ranimerait la veine palpitante du bois. Discrètement, la résurrection se ferait sous la patience de la maîtresse de maison. La gloire discrète s'imposerait alors. Partagée ainsi, elle trouverait le chemin en d'autres temps, d'autres lieux.

Ce que l'un avait fait, l'autre l'entretiendrait en ranimant au quotidien la vie de l'ouvrage.

Sans forcément se connaître, le lien par le geste tracerait une union dans le partage que fondait la beauté retrouvée.

Les parfums des essences du bois embaumeraient la vie de la maison. Chaque craquement du meuble intriguerait autant qu'il rassurerait les âmes endormies sous leurs lourds édredons. L'odeur des copeaux fraîchement tombés et de la sueur mesurée à l'effort appliqué sont encore dans les tiroirs. En les retournant, les marques et repères crayonnées de gris ou de bleu. Parfois la brûlure d'un fer laissant au charbon la signature de l'artisan, rappellerait l'origine et l'histoire.

C'était un petit matin d'hiver sur les rives gelées de l'Aude. Le village de Villanova s'éveillait et les hommes s'activaient sur le témoin de leur époque.

Le saule terminait un conte et les mottes herbeuses se tassaient sous l'éclairage d'un jour nouveau.

Avec le soleil, la neige fondante ferait la rivière plus bruyante. La roue à aube réveillerait une fois encore la genette endormie dans un amas de copeaux. A chaque fois qu'une main s'animera sur un morceau de bois, à chaque fois que s'ouvrira un tiroir, il était une fois, c'était hier et ce sera toujours !

 

Gilles.

 

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